• HISTOIRE DE LA POULE DE MONSIEUR SEGUIN

    Histoire de la poule de monsieur Seguin

     

      A Meschers il y a un feu. Au rouge, on s’arrête à côté de la caserne des pompiers. Au vert, on passe devant une maison aux volets verts. C’était la maison de monsieur Seguin. Monsieur Seguin était potier, il faisait des pots, des plats, des pichets, des assiettes, émaillés et cuits.

       Un jour, monsieur Seguin, levé de bon matin et de bonne humeur, grâce à un coq chanteur du voisinage, eût une idée. Pour remercier ce fidèle réveille-potier, il décida de lui offrir une poule. Oh, pas une vraie, bien sûr, qui aurait mêlé ses cot-cot disgracieux aux flamboyants cocoricos. Non, une poule en terre cuite. Justement, dans un coin un peu sombre de son atelier, et maintenue humide par une serpillière, il lui restait une boule de fine argile gris-bleu, dont il ne savait que faire.

       Il prit la boule de ses deux mains et la lança d’un geste vif sur le tour où elle vint se coller juste au milieu. Il s’assit alors devant le tour et frout, frout, frout, lança de ses pieds le mouvement jusqu’à ce qu’il tourne à la bonne vitesse. Bien calé sur son tabouret, il approcha ses deux mains de la boule et la pressa délicatement, en faisant sortir un jus sirupeux, comme d’un fruit.

       En même temps, là-haut, chez moi, près du moulin, monsieur Lamoureux finissait de poser des tuiles neuves sur le toit. Il en était aux faîtières, les scellant avec soin car, comme le dit le proverbe : « à bonnes faîtières, bon hiver ».

     Pendant que monsieur Seguin tournait, pressait, modelait, monsieur Lamoureux, la truelle en l’air, positionnait délicatement la dernière tuile du pignon, celui qui regarde vers Talmont, quand le « bang » d’un avion à réaction…ou le « pan » d’un chasseur…ou le « couac » d’une grenouille…le fit sursauter. Bref, un pâté de mortier imprévu vint tomber au milieu de la tuile. « Merde ! » dit monsieur Lamoureux.

      Juste à ce moment, monsieur Seguin a terminé la poule. Il a passé un fil  au ras du tour pour la décoller. Il la prend entre ses mains, la presse un peu trop fort, le jus gluant fait le reste : la poule lui échappe. « Merde ! » dit monsieur Seguin.

       La poule file par la porte grande ouverte comme un boulet de canon, file au dessus des champs de tournesol et ploc, se colle sur le pâté de mortier en haut du toit, avant qu’aucun des deux n’ait déjà refermé la bouche.

       Depuis lors, une poulette gris-bleu veille sur ma maison, d’un œil guettant la Dame Blanche du marais*, de l’autre cherchant un coq charmant.

    * D'une BD de Pierre Dumousseau: "La dame blanche de Talmont".